le Dimanche 14 août 2022
le Mercredi 15 janvier 2020 21:58 Autres - Others

50 ans de cinéma indépendant à Grenville

Yvon Myner et sa femme, Danielle Lacasse, dans la salle Eunice Macaulay, nommée après l’animatrice-graphiste et productrice, une cliente régulière du cinéma pendant des dizaines d’années.  — photo Cristiana Mandru
Yvon Myner et sa femme, Danielle Lacasse, dans la salle Eunice Macaulay, nommée après l’animatrice-graphiste et productrice, une cliente régulière du cinéma pendant des dizaines d’années.
photo Cristiana Mandru
Avant de se lancer dans l’industrie du cinéma, Yvon Myner n’avait aucune expérience dans ce domaine. Seulement une indépendance féroce et une volonté indomptable de vouloir travailler à son compte. Puis, le 1er janvier 1970, il a eu l’occasion de sa vie: celle d’acheter un cinéma tout près de sa ville natale, Hawkesbury, et de se lancer dans une voie dont il ne connaissait pas grand-chose à l’époque.

Sa conjointe, Danielle Lacasse, qui partage sa vie depuis 43 ans et qu’il a épousée «après 35 ans de fréquentation», comme il aime plaisanter, a appris tous les règlements du cinéma, à partir des réservations, la technique de projection, les finances, la comptabilité… «Quand je suis tombé malade l’année passée, elle a pris le contrôle de tout ça. Heureusement, Danielle c’est mon bras droit. Elle fait un maudit bon travail. Les femmes sont intelligentes.»

Depuis les débuts, les deux conjoints ont tout fait d’eux-mêmes: toute la direction du cinéma, les réservations et les règlements avec les compagnies de films, les finances, la comptabilité, la publicité, les promotions spéciales, ainsi que le travail avec les écoles (ententes avec les écoles portant sur un thème convenable pour un jeune public).

photo Cristiana Mandru
photo Cristiana Mandru

«On fait tout comme cinéma indépendant. On fait nos règlements nous-mêmes, sans intermédiaires. C’est d’ailleurs comme ça que cela a toujours fonctionné. Il y a 50 ans, cela faisait partie du métier. Il y avait davantage de cinémas indépendants. Il n’y avait pas d’intermédiaires, pas d’agents. C’est ainsi que les cinémas fonctionnaient. On est très proches de nos affaires. Quand on laisse ça entre les mains des autres, des fois, on en perd de grands bouts.»

Le cinéma Laurentien, en tant que deuxième plus vieux cinéma au Québec, à travers son existence au cours de ces cinq dernières décennies, a attiré le regard d’une équipe de réalisation qui en a fait un film appelé Un cinéma près de chez nous, diffusé par la chaine Historia, qui le repasse régulièrement de temps à autre. Cela a été bon pour les affaires puisque cela leur a apporté beaucoup d’exposition, les gens les reconnaissaient et étaient fiers qu’un cinéma qu’ils fréquentaient fasse partie de l’histoire commune de la région.

En 1973, M. Myner a aussi acheté un autre cinéma, à Lachute, qu’il a vendu en 1988. Avec l’argent obtenu par la vente, M. Myner, en judicieux homme d’affaires, a agrandi le cinéma Laurentien en bâtissant une nouvelle salle.

Parmi les moments qui ont marqué l’histoire du cinéma Laurentien, M. Myner cite l’engouement dans les années 1970 pour les films adultes, la concurrence pour les films anglophones avec les deux autres cinémas locaux et le cinéparc de l’époque. Étant donné que la plupart de la clientèle qui venait au cinéma était bilingue, ils ne voulaient pas voir des films américains en français, ce qui reste le cas, même aujourd’hui. C’est pour cela que les films jouent cinq jours dans leur version originale en anglais et deux jours en français, avec des traductions effectuées au Québec, plus pertinentes pour les francophones d’ici, estime Mme Lacasse.

Les films qui ont marqué l’histoire du cinéma Laurentien: The Lovebug, le film qui a attiré le plus de monde au cinéma, Titanic, qui est resté à l’affiche pendant un nombre record de 17 semaines, Airport, Avatar… La plupart des films québécois à l’affiche sont des succès assurés, selon Mme Lacasse.

Ce sont toujours des primeurs que les spectateurs vont retrouver dans leur cinéma de Grenville, les films dans les dix premières positions dans les grandes villes.

La politique des compagnies de films a aussi changé au cours de cette cinquantaine d’années. Avant, les couts d’exploitation des films diminuaient graduellement une fois que les premières semaines passaient. Aujourd’hui, tout est basé sur les revenus. De ce fait, les pourcentages peuvent monter de 50% à 65%, en fonction du succès du film au box-office. M. Myner note que lorsqu’il a commencé dans l’industrie, c’était 30% en moyenne. Tout a donc plus que doublé depuis ses débuts.

C’est d’ailleurs son seul regret vis-à-vis l’industrie du cinéma. «Les grosses compagnies américaines nous ont exploités au bout, à la limite. Plusieurs cinémas ont fermé et beaucoup de gens ont été privés de films.» Il y a six compagnies majeures de cinémas qui décident de la pluie et du beau temps dans l’industrie et elles emboitent le pas les unes aux autres. Les compagnies n’ont pas appris. Les prix d’exploitation sont encore dispendieux, mais cela semble vouloir changer tranquillement», estime M. Myner. C’est ce qui a contribué à marginaliser un peu l’industrie du cinéma, en fin de compte. «Mais si on travaille fort, on parvient à se sauver un peu et à rester 50 ans en affaires», a-t-il fait remarquer.

Ses grandes fiertés: avoir passé à travers deux ou trois crises du cinéma, alors que certains cinémas ont été obligés de fermer, devant la compétition des grandes chaines de cinéma, comme Cinéplex. Dans les années 1970-80, l’avènement de la nouvelle technologie des vidéos a causé la faillite de plusieurs cinémas indépendants. Au début des années 1980, les profits du cinéma conventionnel se situaient à 10 milliards de dollars par année, tandis que les profits de la vidéo, la nouvelle technologie à ce moment-là, se situaient à 30 milliards de dollars en moyenne.

En même temps, la clientèle a commencé à changer. Elle est maintenant plus stable. Le cinéma Laurentien est passé à travers cette crise. Il explique la survie du cinéma par son travail acharné, d’avoir tenu le cinéma en bonne forme avec une bonne discipline, le choix des films qui a su satisfaire la clientèle à travers le temps et la chance d’avoir su capturer une bonne clientèle stable. Celle-ci reconnait à son tour qu’ils sont chanceux d’avoir un cinéma près de chez eux; les cinémas indépendants dans une petite ville, c’est une rareté aujourd’hui.

«On a une clientèle très diversifiée. On essaie toujours de jouer deux films qui n’attirent pas le même groupe d’âge. La famille, c’est toujours le plus important, parce que c’est la relève ici. Tous les membres d’une famille vont venir au cinéma, du plus petit au plus vieux.»

«On l’a tellement bien tenu (le cinéma), qu’on a donné l’envie aux clients de retourner au cinéma. On a changé des vies. Des gens sont venus plus tard pour nous remercier de les avoir corrigés à leur adolescence, quand ils avaient été bannis du cinéma, pour ne pas avoir respecté les règles. On était stricts sur la discipline et ça lançait un message aux autres jeunes adolescents: qu’il y avait des règles et des gens à respecter.»  C’est une fierté d’avoir pu contribuer un peu à changer des vies, en les disciplinant, selon M. Myner.

Mme Lacasse est émue devant la reconnaissance que certains clients montrent envers son mari qui, depuis qu’il est tombé malade il y a un an, ne peut plus descendre de leur appartement à l’étage du cinéma, pour venir accueillir les clients. Certains clients, devenus des amis au fil des ans, veulent le voir, mais il n’est plus présent sur les lieux depuis qu’il souffre d’un cancer. Le secret de cet attachement de la communauté pour le couple, c’est la façon dont ils sont reçus. «On reçoit nos clients, on est à la porte quand ils arrivent et quand ils partent. Ils ne sont pas juste des numéros. C’est ça que les gens apprécient.»

En 2012, l’appel à la modernisation a été bien reçu et ils ont fait la rénovation complète du cinéma, en adoptant les nouvelles technologies numériques, le son Dolby stéréo, des projecteurs digitaux, ce qui a amené le tout au niveau des équipements existants dans les grandes villes.

Les plans d’avenir du couple incluent la volonté de continuer à garder le cinéma à la page de la technologie, recevoir la clientèle comme auparavant et éventuellement vendre le cinéma, le temps venu. M. Myner constate que le marché de Grenville est assez protégé contre l’invasion des grandes corporations qui ne vont pas s’installer dans une petite ville de moins de 50 000 habitants. S’ils l’avaient voulu, ils l’auraient déjà fait au cours de toutes ces années d’existence du cinéma.

En dernier lieu, Mme Lacasse ajoute qu’elle aurait bien aimé organiser une grande fête pour son mari, afin de célébrer les 50 ans d’existence du cinéma, mais vu la fragilité de ce dernier, qui devient facilement fatigué ces derniers temps, elle a plutôt décidé de nous rencontrer, à ses côtés, tout comme ils l’ont fait au cours de ces 43 dernières années ensemble, à travers les hauts et les bas.