le Vendredi 3 février 2023
le Jeudi 12 janvier 2023 12:04 | mis à jour le 13 janvier 2023 9:01 MRC D'ARGENTEUIL RCM

Beau temps, mauvais temps: histoires d’un amoureux de la vie

Richard Trépanier pose devant la page janvier 1998 de son livre de statistiques météorologiques.  On constate que le froid qui a suivi les quelque 70 mm de verglas n’a en rien aidé à sa disparition au cours des semaines suivant cette catastrophe d’il y a 25 ans. — Photo Mylène Deschamps
Richard Trépanier pose devant la page janvier 1998 de son livre de statistiques météorologiques. On constate que le froid qui a suivi les quelque 70 mm de verglas n’a en rien aidé à sa disparition au cours des semaines suivant cette catastrophe d’il y a 25 ans.
Photo Mylène Deschamps
C’était en 1961, le petit Trépanier, issu d’une famille de 3 enfants vivant de l’agriculture dans le secteur à l’est de l’école Saint-Alexandre, courrait pour aller recueillir les renseignements pour sa mère Antoinette Filion. Elle avait accepté de récolter des données météorologiques à raison de 4 fois par jour l’été et 3 fois par jour l’hiver pour le gouvernement. Prenant le relais d’une communauté de sœurs de l’époque, c’était un méticuleux travail de «365 jours par année et 366 les années bissextiles!», une phrase qui donne le ton à des histoires uniques!

Devant ses multiples appareils disposés derrière la maison, Richard Trépanier semble filer le parfait bonheur.

Photo Mylène Deschamps

Richard Trépanier, un cœur d’enfant de 71 ans, toujours installé sur les terres familiales rue Carrière à Lachute, raconte avec authenticité ses souvenirs d’une vie bien remplie. Il poursuit l’œuvre de sa mère depuis décembre 1988, aidé de ses enfants à l’époque et de sa précieuse voisine Jane Cunningham (il ne désirait pas être confiné, quand même!), en écrivant dans ses cahiers tous les détails importants de la météo; la température minimale et maximale, le nombre de centimètres de pluie, de neige ou de verglas et la vitesse des vents pour quelques pécules par année. Il a d’ailleurs la capacité à se souvenir avec précisions des faits marquants de l’actualité et de retenir les dates, un super pouvoir à la Paul Houde. C’est que l’homme est un fin observateur, un homme cultivé et politisé qui s’abreuve depuis toujours des nouvelles, autant du Devoir que de L’Argenteuil –«ne vous inquiétez pas, je vous lis!»- et qui écoute la radio de Radio-Canada et les bulletins télévisés comme on mange 3 repas par jour.   

Il voulait faire des études universitaires en démographie, mais faute d’étudiants, il a bifurqué vers l’économie. Il ne lui aura fallu que quelques semaines pour constater qu’il devait prendre un autre chemin, situé plus à gauche, avant «d’arracher des têtes». Il se dirigera en organisation communautaire, «comme Marois et Obama» pour exercer un métier près de ses valeurs. Loin d’être prétentieux, on constate que le personnage a du vécu et beaucoup d’humour. Ce travailleur social a notamment fondé Solidarité Argenteuil et aidé à mettre sur pied des organismes tels le Centre de femmes de Lachute, le Centre Aux Sources, la Maison d’alphabétisation et la Maison des jeunes. «Je ne connais pas grand-chose, mais j’ai plein de ressources!», lance-t-il. 

Pour un homme qui en sait peu, il est comme ces agriculteurs de l’ancien temps qui prévoyait la température aux signes que fournissait la nature. «Une intelligence du temps», nomme-t-il. Il peut vous entretenir autant sur Théodore Roosevelt (il a vu un documentaire récemment) que sur les courants marins entre les 2 océans; il gère les informations sur son téléphone comme un jeune de 20 ans en génie informatique et raconte comment il a contacté les médias dans une histoire macabre s’étant déroulée au pavillon d’Argenteuil. Mais d’entre toutes ces histoires, c’est celle de sa fille Noémi qui aura obtenu un titre de météorologue de l’Université Mc Gill, qui semble le gonfler davantage de fierté. Elle aura travaillé pour Environnement Canada à établir des prévisions pour l’aviation civile de Pearson à Montréal, avant de succomber à un cancer le 25 avril 2010. C’est son nom, Noémie avec un e, qui accompagne celui de Richard au haut de la page du fameux mois de janvier 1998, celui de la crise du verglas dont on soulignait les 25 ans le week-end dernier, raison pour laquelle il s’est permis de nous contacter.  

La météo, un sujet qui peut sembler banal avec des «Y fait-tu beau aujourd’hui!», comporte des risques et une importance capitale à plusieurs niveaux. À titre d’exemple, quand il voit un orage violent s’annoncer, il a un contact direct avec Environnement Canada pour prévenir les plaisanciers sur le Lac des Deux-Montagnes. Sa fille était beaucoup plus théorique, lui il lit les signes. 

Richard Trépanier était hors du pays lors des fameux événements qui ont plongé une grande partie du Québec dans le noir. Vivant un moment historique, celui dont recueillir les données météorologiques est la principale passion assistera de Cuba au début de ce cauchemar. C’est un peu paradoxal d’être aussi loin lors d’une catastrophe aussi marquante. Il ne pouvait pas croire de voir Lucien Bouchard à CNN de sa chambre d’hôtel. «Mais qu’est-ce qu’il fait là, lui?» Il venait de comprendre l’ampleur du phénomène, même si tous les touristes québécois en jasaient. 

Quelques mois précédents ce fameux événement, Hydro-Québec voulait mettre fin à la cueillette des informations fournies par plus de 200 observateurs dans le Québec. M. Trépanier s’était d’ailleurs farouchement opposé. Il rappelle que la ligne de pylônes se rendant à la baie James passe ici tout près à Mirabel.  

Il constate que nous avons aujourd’hui environ 20 records de chaleur pour 2 records de froids. «Il n’y a pas d’autres planètes habitables, rappelle celui qui s’intéressait à l’environnement et aux changements climatiques bien avant Steven Guilbeault. Les phénomènes qu’on rencontrait sont amplifiés.» Il se réjouit de la dernière nouvelle concernant le rétablissement de la couche d’ozone, annoncée le matin même à la radio et nous fait parvenir les statistiques officielles à la suite de l’entrevue. Selon le gouvernement du Québec, 2022 est en voie d’être une 25e année consécutive plus chaude que la normale du 20e siècle, après un mois de novembre contrasté, entre chaleur tardive record et neige abondante, qui a conclu le 7e automne le plus chaud des 103 dernières années et offert un 9e mois consécutif plus chaud que la normale au Québec. 

En avril prochain, on viendra installer chez lui de nouveaux équipements technologiques tout à fait automatisés. Sachez que Richard Trépanier poursuivra sa mission en parcourant son petit tracé matin et soir.  En crocs doublés (c’est moins long que d’enfiler des bottes) ou en raquette (quand la neige s’accumule trop vite), sous la pluie ou au grand vent, il ira chercher ses précieuses informations manuellement, qu’il notera à la main dans ses cahiers. «Je vais m’attacher à mes équipements s’ils veulent me les reprendre!», ricane-t-il.  Parce qu’à travers toute cette énergie, M. Trépanier est un bon vivant, qui semble heureux, même si après une soirée du temps des fêtes passé auprès de ses 5 petits-fils, il croit avoir 102 ans.   

«Tout un chacun, on a un rôle à jouer, autant pour le climat que pour notre langue!», laisse deviner une autre position politique que celle chaussée par les souliers rouge écarlate de son père. La société évolue. Il en est bien conscient.