le Lundi 8 août 2022
le Jeudi 14 juillet 2022 21:37 MRC D'ARGENTEUIL RCM

Le talent de Jessie Armand au centre-ville 

C’est une superbe murale de Poseïdon, dieu de la mer, de 80 pieds par 14 pieds qui a été réalisée par l’artiste de Saint-André d’Argenteuil Jessie Armand, dont le talent a été reconnu à travers le monde. — Photo François Daniel  
C’est une superbe murale de Poseïdon, dieu de la mer, de 80 pieds par 14 pieds qui a été réalisée par l’artiste de Saint-André d’Argenteuil Jessie Armand, dont le talent a été reconnu à travers le monde.
Photo François Daniel  
Poseïdon, dieu de la mer, règne désormais sur le centre-ville de Brownsburg-Chatham. Il domine le mur aveugle de l’édifice Géostar, une compagnie spécialisée dans l’analyse de l’eau. C’est Jessie Armand, un artiste multidisciplinaire de Saint-André, qui lui a donné vie.  

Poseïdon

Photo François Daniel  

Jessie Armand est un rebelle. Plus jeune, c’est un élève plutôt médiocre qui dessine plus qu’il n’étudie; fasciné par les tagueurs, il parcourt Montréal à la recherche de surfaces pour laisser sa marque. En conséquence, la police l’arrête plusieurs fois. Son père, sans doute lassé d’aller chercher son fils au poste, veut néanmoins encourager son talent; il conduit le fiston à l’édifice abandonné de la Redpath Sugar où le jeune peut taguer à son goût sans se voir accusé de vandalisme.  

À 17 ans, Jessie déménage à Saint-André d’Argenteuil. Contrairement à ses copains qui trippent jeux vidéo, sa passion, c’est le dessin. On lui propose des petits contrats, des chambres d’enfants avec des personnages de «comics». Il s’offre aussi quelques murs d’édifices désaffectés pour le plaisir, mais il n’imagine pas gagner sa vie avec ça. Habile de ses mains et curieux de savoir comment fonctionnent les machines, il étudie la mécanique industrielle et devient mécanicien de remonte-pente avant de passer à l’entretien de charriots-élévateurs. Au cours d’une réparation, une conduite hydraulique éclate et il se retrouve couvert d’huile. Écoeuré, tout en prenant une bière chez un copain, il visionne l’émission Orange County Choppers, une émission consacrée à la décoration personnalisée de motos. C’est la révélation: décorer des motos: voilà ce qu’il veut faire dans la vie.  À 24 ans, il s’inscrit à un cours de carrosserie pour apprendre les rudiments de la préparation des surfaces et les techniques de peinture sur métal. Son passé de tagueur et son habileté de dessinateur le servent dans l’usage de l’aérographe. Au bout de quelques mois, il juge qu’’il en connaît assez; il abandonne le cours et se lance en affaires. Il complète sa formation avec Alain Panneton, le guru des aérographeurs, qui lui offre un travail d‘été.    

Le problème avec la décoration de motos, c’est que ça coûte cher en temps et en matériau; et puis, ça ne rapporte pas tellement parce que la plupart des clients sont fauchés, sauf les motards criminalisés que Jessie préfère ne pas fréquenter. Au bout du compte, il travaille des heures pour des pinottes.   

Arrive un client qui lui suggère de faire un dessin au Sharpie. «Quand j’ai découvert le Sharpie, je n’ai plus touché à mon airbrush».  Et quand Sharpie a découvert Jessie, la compagnie lui a offert un contrat.  Pendant six ans, Jessie participera à une foule d’événements en échange de quoi, on lui fournit des crayons. 

 

J’ai plus de Sharpie dans mon sous-sol que tous les Omer DeSerres du Québec.»

— dit-il en rigolant.  

Grâce au Sharpie, il développe une série de motifs uniques qu’il appelle sa signature et dont il a l’idée d’orner des vêtements. Il crée donc sa propre collection en noir et blanc à partir de  cette signature originale qu’il incorpore également sur d’autres support, notamment la cabine de son véhicule.   

À la même époque, sa blonde lui offre une panoplie de tatoueur. Jessie explore donc la décoration peaucière. Cela se révèle beaucoup plus payant que l’embellissement de motos. Rebelle, on l’a dit, il refuse de copier les images de catalogues; il convainc plutôt sa clientèle d’utiliser des œuvres originales issues de son imagination. On assiste alors à un déploiement des dessins hallucinés mettant en scène des créatures tourmentées, sortes de personnages de bandes dessinées futuristes. Ses tatouages se distinguent notamment par le mouvement que l’artiste leur imprime par l’usage qu’il fait de la couleur. Il n’hésite pas à tracer de larges bandes qu’on dirait faites au pinceau qui servent de fond à l’ouvrage. Avant la Covid, les clients devaient faire la queue durant deux ans avant d’obtenir un rendez-vous.   

Avons-nous dit que Jessie pratique aussi la sculpture sur neige? Gagnant avec son équipe d’une compétition à Saint-Jean-Port-Joli, il représente le Québec au concours de Volloire, en Savoie, une manifestation internationale de sculpture sur neige. Là, il profite de ses temps libres (la nuit) pour peindre un mur ce qui attire l’attention d’un individu qui l’invite à Cannes. Là, il «décore» un immense pot de fleur sur la Croisette et se fait arrêter par les gendarmes. Relâché, l’épisode lui fait de la publicité si bien qu’il reviendra tatouer les Cannois durant les trois années suivantes.   

La chance joue une part importante dans le succès de Jessie. En réalité, il est tout à son affaire et s’il a de la chance, c’est qu’il lui donne un coup de pouce; il soigne sa publicité et son image par les réseaux sociaux. Il a aussi le sens de la publicité. Et c’est avec une passion communicative qu’il «vend sa salade.»   

Son premier amour demeure toutefois la création de murales. Les grandes surfaces l’attirent comme un aimant, le fer. La seule vue d’un mur aveugle le fait saliver et il rêve de couvrir des façades, à Lachute ou ailleurs. C’est dire qu’il était particulièrement enthousiaste lorsque Suzie Léger, PDG de Geostar lui offre un mur de 80 pieds sur 14 à peindre. Enfin, il allait créer une œuvre dans sa région, lui qui venait tout juste d’en terminer une à Las Vegas. C’est ainsi que Poséïdon a élu domicile au centre-ville de Brownsburg-Chatham.  

Jessie espère que le dieu charmera la population et que cette première murale importante aura un effet d’entraînement. Il souhaite ardemment que d’autres municipalité d’Argenteuil ou des Laurentides emboîteront le pas à Brownsburg-Chatham et auront recours à lui ou à d’autres muralistes pour embellir les paysages urbains. Après tout, ce ne sont pas les murs qui manquent dans la région.   

Photo François Daniel